février 25, 2011
Sur le Net, “le médecin n’est plus un expert tout puissant”


 
Comment les médecins réagissent-ils à l’essor du numérique? Antonio A. Casilli, sociologue à l’EHESS spécialisé dans les questions de santé et auteur de Les liaisons numériques : Vers une nouvelle sociabilité ? (Seuil), analyse l’évolution de la relation entre médecins et patients à l’heure du numérique. Sur cette même thématique, Antonio Casilli a publié l’article “Le Stéthoscope et la Souris : Savoirs médicaux et imaginaires numériques du corps”. 

Quand le numérique a-t-il fait son entrée dans le monde médical?

A la fin des années 80, un double phénomène se met en marche: l’essor de la micro-informatique de masse, et le développement de l’informatique communiquante, avec la création de réseaux de patients. Le maître mot de l’époque, c’est la désintermédiation : les experts commencent à avoir peur de se voir dépossédés de leur savoir médical et donc de leur rôle de médiateurs entre le patient et son propre corps.

Je pense par exemple à une expérience de réseau qui a eu lieu pendant cette période dans un hôpital de Cleveland afin de faire circuler de l’information médicale entre les patients en se passant des assurances et des institutions.

Quelle a-été la réaction des médecins face à cette désintermédiation?

Initialement, ils résistent : il sont par exemple réticents à l’introduction de l’informatique dans les cabinets et dans les hôpitaux. Le cas de Medilink au Canada illustre parfaitement cette situation. Il s’agit d’un réseau télématique pour médecins lancé en 1989. C’était un échec total : à tel point qu’un journaliste canadien a traité les médecins d’"analphabètes informatiques".

Cette résistance se manifeste aussi en Europe. En France, les médecins ont refusé l’informatisation car elle était liée au fichage des patients. Au Royaume-Uni, les docteurs se méfiaient des laboratoires qui leur envoyaient des ordinateurs en cadeau. L’industrie pharmaceutique est intéressée à tracer la consommation médicamenteuse pour faire du ciblage de sa clientèle. Mais il ne faut pas voir le mal partout : on peut se servir de ces mêmes technologies pour des politiques publiques, pour limiter les épidémies, ou anticiper une crise sanitaire qui s’annonce. Les médecins étaient bien plus réticents à l’informatique dans les années 1980 et 1990 qu’aujourd’hui.

Les médecins sont-ils sortis de cette attitude prudente ?

A partir de la moitié des années 1990, autour de l’épidémie du sida, mais aussi après des programmes importants de sensibilisation du corps médical comme le “visible human project”, s’opère un changement. Il y a non seulement une mise en réseau des patients, mais aussi un changement d’attitude des médecins eux-mêmes. Face à des patients qui acquièrent davantage de pouvoirs et d’autonomie vis à vis leur maladie, les médecins s’approprient les technologies communiquantes.

Ce qui est important c’est que l’on part d’une situation de pouvoir des professionnels de la santé, de prestige du savoir médical, et que tout ça est remis en question. La situation actuelle est très bien illustrée par le chercheur Gunther Eysenbach, qui avance l’idée de la “médecine 2.0”. Le terme peut sembler banal, mais il explique le nouveau statut du médecin. Le docteur n’est plus un expert tout puissant, mais il est tout simplement une source d’information parmi d’autres.

Le rôle du médecin a donc évolué ?

Le point d’entrée du patient, c’est Google ou Wikipedia, et l’internaute peut ensuite se retrouver sur un site institutionnel, un site communautaire comme Doctissimo, ou sur des sites de médecins…Le rôle du practicien est alors d’accompagner le patient à travers cette masse d’informations, en faisant une intermédiation souple. Aux Etats-Unis, la logique va plus loin encore : avec des sites comme healthgrades.com ou ratemds.com, les médecins font face à la question du suivi de la qualité de leur prestations. Avant Internet, l’indicateur de la qualité du médecin était le taux de guérison. A partir des années 1980 la situation a progressivement changé : il fallait que le médecin ait des “bedside manners” (littéralement “à côté du lit”), des qualités relationnelles. Et les médias sociaux actuels sont justement des technologies relationnelles. Aujourd’hui, le médecin doit aussi être à l’écoute de la voix d’Internet.

Propos recueillis par M. Nasi et T. Henneton

Photo: rmy Lt. Col. (Dr.) Martin Baechler, an orthopedic surgeon from Walter Reed Army Medical Center, examines a patient’s X-ray at Hospital Escuela in Tegucigalpa, Honduras, during MEDRETE (U.S. Army)Tech. Sgt. Cohrs, U.S. Army, Wikimedia.

  1. doctisemaine a publié ce billet