
Si Doctissimo.fr accueille aujourd’hui près de 8 millions de visiteurs uniques par mois, c’est en partie grâce à la détermination de son fondateur, Laurent Alexandre. Au début des années 1990, ce chirurgien et urologue de formation entrevoit déjà l’importance que peut prendre Internet. “C’était dur, même mes amis m’ont pris pour un fou, personne ne croyait qu’Internet allait se développer”, se souvient-il. Mais il en fallait plus pour démotiver ce coureur de marathon, sur la ligne de départ un peu avant les autres, et prêt à tenir aussi longtemps que nécessaire.
Au cours des années 1990, il crée une demi-douzaine de start-up en rapport avec la santé - des expériences qui lui vaudront l’appellation de “serial entrepreneur” dans les médias. “J’ai toujours eu une vocation d’entrepreneur,” raconte-t-il. Après 11 ans d’études de médecine pour devenir chirurgien et urologue, Laurent Alexandre enchaîne sur Sciences Po et HEC, puis l’ENA. Une ré-orientation qui ne plaît pas à ses “maîtres” médecins. “Pour eux, un chirurgien ne devait pas s’occuper de problème politiques”, se souvient celui qui a continué d’opérer jusqu’en 2007.
“Un anar’ de droite au Q.I. de 150”
Mais peu importe, il va étudier l’économie et l’administration poussé par une envie: comprendre le fonctionnement de la fonction publique et du système de santé, auxquels le corps médical s’intéresse trop peu selon lui. Sa motivation? Que “les médecins participent au système au lieu d’être les jouets de la technosctructure”.
“C’est un anar’ de droite au Q.I. de 150, commente Claude Malhuret, co-fondateur de Doctissimo. Il se fiche des règles, il est très individualiste et profondément libéral”. Le maire de Vichy a fait la connaissance de son partenaire en affaire et son ami dans les années 1990, au sein d’un think tank libéral créé par Alain Madelin.
En 1995, Laurent Alexandre poursuit son projet en lançant Medcost, qui conçoit des services informatiques médicaux. L’agence web compte rapidement des centaines de clients parmi les hôpitaux, les laboratoires pharmaceutiques et les associations de patients. “J’étais persuadé que les malades et les médecins pourraient consulter les dossiers médicaux en ligne et que les patients communiqueraient entre eux,” explique-t-il. C’est en partie l’idée qu’il développe cinq ans plus tard avec Claude Malhuret, ex directeur de Médecins Sans Frontières. Avec de jeunes informaticiens, ils créent un portail d’information santé tourné cette fois-ci vers le grand public.
Donner un espace de réconfort aux malades, 24/24h
Doctissimo.fr est lancé en mai 2000. A côté des informations certifiées par des médecins sur tous types de pathologies, Laurent Alexandre voit une demande de discussion entre malades. “Les patients se retrouvaient seuls, pendant des semaines parfois, après l’annonce d’un diagnostique grave, déplore-t-il. Il y avait un vrai besoin de réconfort et Internet était le seul lieu où on pouvait communiquer jour et nuit”. Il conçoit les forums qui feront le succès de Doctissimo, avec un de ses élèves à Sciences Po, Cédric Tournay, aujourd’hui PDG de Dailymotion.
La création de ces espaces de liberté, où les malades peuvent se remonter le moral et s’informer les uns les autres, est ce qui rend Laurent Alexandre le plus fier: “Sur ces forums, à 3h du matin, les personnes atteintes de cancer se réconfortent à la veille d’une chimiothérapie qui peut échouer, les femmes qui ont un problème de fertilité s’encouragent mutuellement…” Un rôle que les médecins ne peuvent pas assumer: ils n’ont pas le temps.
Doctissimo et Medcost ont survécu à l’éclatement de la bulle Internet, non sans difficultés. “Entre 2000 et 2005, c’était dur pour tous les sites, il y a eu une hécatombe, se rappelle-t-il. Les 5 premières années de Doctissimo ont été très pénibles, tout le monde croyait qu’on allait crever la gueule ouverte.” Le site ne rassemblait que 250.000 visiteurs uniques en 2001, 1,3 millions en 2003, d’où des difficultés à trouver de l’argent. “A Doctissimo, on comptait les trombones,” poursuit-il. Des économies nécessaires pour tenir jusqu’à l’explosion des connexions ADSL, autour de 2005. “Créer un site, c’est pas pour les sprinters; nous étions justement long-termistes et zen,” se félicite-t-il.
Cap sur l’ADN
En 2008, Laurent Alexandre décide de passer le relais de la direction de Doctissimo, alors que le site engrange plus de 11 millions d’euros de chiffres d’affaire, pour 6,9 millions de visiteurs uniques mensuels. Il vend l’entreprise au groupe Lagardère, empochant alors au moins 60 millions d’euros (voire une somme bien supérieure si on considère les actions qu’il a vendu au fil de l’eau les années précédentes).
Il part pour se consacrer à une autre passion, vieille de 20 ans. Depuis 2008, il est président et actionnaire majoritaire de DNAVision, une PME belge spécialisée dans la recherche et le développement sur les gènes. Fini le simple partage de l’information médicale sur Internet, la technologie doit maintenant permettre de guérir les maladies génétiques, via le séquençage ADN, d’après lui. “Il peut paraître un peu difficile à suivre parfois, ou se montrer donneur de leçon,” concède Claude Malhuret. Mais son ami s’empresse de tempérer: “il défend son projet, comme tous les passionnés”.
Nina Montané
Photo: capture d’écran de cette vidéo YouTube.














